Voilà trois dimanches que la liturgie nous parle de la vigne : il y a quinze jours avec la parabole de l’ouvrier de la onzième heure, dimanche dernier avec la parabole des deux fils envoyés par leur père à sa vigne, et aujourd’hui avec celle des vignerons homicides. Ce n’est pas seulement parce que nous sommes à la saison des vendanges, mais parce que dans la Bible, il est souvent question de la vigne, de façon réaliste et au sens symbolique. Souvenez-vous : c’est Noé qui, le premier, en planta une et le premier aussi qui éprouva les joyeux effets de son fruit (Gn 9,20s)… Son initiative marquait la victoire d’une terre reconquise sur le chaos du déluge, grâce au travail de l’homme et à la bénédiction de Dieu. Voilà donc ce qu’évoque un beau vignoble dans la Bible : l’œuvre conjuguée de l’homme et de Dieu, l’accueil d’une terre soigneusement cultivée à la grâce divine, les épousailles du ciel et de la terre, car le fruit de cette vigne, c’est le vin des noces.

Aussi, quand Dieu arrache son peuple à l’esclavage en Égypte, c’est pour le planter comme une vigne sur la terre fertile de Canaan ; et quand il le ramène de l’exil à Babylone, c’est pour le rétablir en un pays où « les montagnes laissent couler le vin nouveau et toutes les collines en sont ruisselantes » (Am 9,13).

Mais que de soins requiert la vigne pour donner son fruit ! Il faut la sarcler, l’émonder, la traiter, la protéger du gel et de la grêle, etc. Or Israël est la vigne choisie de Dieu, répètent les prophètes. Une vigne choyée, mais une vigne ingrate, car, au lieu de beaux raisins, elle ne donne que du verjus (Is 5,2). Pourtant, le terrain était fécond, le plant de qualité et le maître de la vigne prodigue de ses soins. Alors, d’où viennent ces fruits amers, sinon des hommes dont le péché va jusqu’à stériliser la grâce de Dieu et son patient travail dans leur histoire ? Cette histoire aussi prometteuse que pouvait l’être une vigne plantée sur un coteau fertile et baignée de soleil, mais où la réponse de l’homme ne fut pas à la hauteur des prévenances de Dieu. Car, quand manque à l’amour une réponse d’amour, celui-ci est comme stérilisé ; tous ceux qui aiment le savent : il n’y a pas de déception plus cruelle que celle d’un amour rejeté et bafoué.

Pourtant Dieu ne baisse pas les bras : cet homme qui défigure sa création et trahit son amour, il l’éduque patiemment au long des siècles à rentrer en communion avec lui. Loin de désespérer de notre humanité, il va jusqu’à l’épouser ; au milieu du champ saccagé de notre monde, il plante son propre Fils comme une vigne nouvelle et, renversant les lois de la nature, c’est ce plant précieux qui fertilise la terre ingrate qui le reçoit. Celui qui a dit « je suis la vigne » transforme le bois mortel de la croix en un arbre fécond, et de son côté ouvert jaillit le sang vermeil qui, tel un fleuve d’eau vive, irrigue et purifie la création.

Nous qui sommes greffés sur le Christ comme les sarments sur le cep, nous sommes appelés à porter en lui beaucoup de fruit. Ne rêvons pas pour notre Église d’une autre fécondité que celle que lui donne le Christ sur le bois de la croix. Ne figeons pas la sève qui, de ce cep, irrigue les sarments et leur donne de porter du fruit. Ne disons pas, devant l’état du monde, « mais que fait donc le Seigneur ? » – « Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? » (Is 5), nous répond-il. De fait, pouvait-il faire plus que nous donner son propre Fils et recréer en lui une humanité nouvelle ? Et nous, pouvons-nous faire moins que répondre à ce don d’amour par le don de nous-mêmes ? Rien ne nous manque pour que murissent en nous les fruits de l’Esprit qui nous embellissent et nous ennoblissent, comme disait saint Paul dans la seconde lecture. Alors, ne rendons pas vaine la grâce de Dieu !

Magdala, 4 octobre 2020
Père Etienne Ricaud osb