« Aujourd’hui vous est né un Sauveur »
Homélie de
le 24 décembre 2020  |
Texte de l'évangile : Lc 2, 1-14

« En ce jour-là parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre » : c’est ce moment précis de l’histoire où toute la population de l’empire se met en route vers son lieu de naissance « pour se faire inscrire dans sa ville d’origine », où l’humanité, en quelque sorte, remonte à sa source, que Dieu choisit pour venir habiter parmi les hommes. Dieu rejoint « ce peuple qui marche dans les ténèbres », en quête de son origine, « afin de rattacher la fin au commencement, c’est-à-dire l’homme à Dieu » (S. Irénée, Adversus haereses IV, 20, 4). Noël, c’est Dieu qui vient vers les hommes le cherchant à tâtons, en quête de lumière, nostalgiques d’un bonheur perdu. Cet enfant Dieu sorti du sein du Père, né au cours d’un voyage, installé provisoirement dans une crèche, puis relancé sur les chemins de l’exil en Égypte, rejoint la caravane de l’humanité en transhumance vers son pays natal. Et si tous les hommes allaient jusqu’au bout du retour à leur source, ils convergeraient tous vers Dieu.

Le pape François ne cesse d’inviter l’Église, chaque chrétien, à sortir de lui pour se mettre en route vers l’autre, vers les périphéries de notre monde. Mais il y a deux manières de sortir de soi : l’une consistant à se fuir, se disperser, s’éclater, comme l’enfant prodigue quittant la maison paternelle pour mener une vie de débauche, au terme de laquelle il se retrouve misérable, ravalé au rang des animaux ; l’autre consistant à aller vers l’autre en s’oubliant soi-même. L’enfant prodigue retrouve ce chemin quand, rentrant en lui-même, il décide de retourner chez son père. Cependant, là encore, distinguons deux manières de rentrer en soi-même : celle où l’on se réfugie dans sa tour d’ivoire en se fermant aux autres, et celle où, comme saint Benoît, on habite avec soi-même sous le regard de Dieu et dans l’attention aux autres. Ainsi, pour sortir de soi sans se perdre, il faut marier intériorité et ouverture, conjuguer stabilité et mouvement, avoir le cœur ancré dans le Christ et les mains ouvertes vers les autres.

Sortir de soi ne requiert pas de faire un long voyage pour rejoindre tant notre Dieu que notre frère, celui qu’on appelle précisément le prochain, cet autre à mes côtés que parfois j’ignore et auquel je ne m’intéresse pas. Dans la parabole du Bon Samaritain, le prêtre puis le lévite qui passent à côté de l’homme blessé sur le chemin sans le secourir sont sans doute occupés à planifier quelque entreprise charitable. Jésus est le Bon Samaritain descendu du ciel vers notre humanité agressée, blessée, abandonnée, et il lui porte secours non en général, mais en s’arrêtant auprès de chacun, car chacun est unique à ses yeux. Rendons grâce pour tous les gestes de solidarité, d’entraide, de secours durant la crise sanitaire. Si le confinement a pu nous faire redécouvrir l’intériorité, la détresse de malades a suscité aussi en nous la compassion et la charité. Tous étant vulnérables à la pandémie, les frontières s’estompent entre nous, notre fragilité, notre précarité nous rapprochent.

Qui cherche à aimer ne fait pas un long chemin sans rencontrer le Christ, et le Christ « vient en lui comme sur un chemin qui le conduit à d’autres » (Madeleine Delbrêl). Mettons nous en route, quittons nos forteresses, franchissons nos frontières et nous ferons la découverte de Dieu. Et, comme l’écrivait un saint moine du Moyen Âge (Lanfranc du Bec-Hellouin), « quel que soit le chemin parcouru, tu te tromperais grandement si tu ne pensais pouvoir aller au-delà ».