« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 3 octobre 2021  |
Texte de l'évangile : Mc 10, 2-12

« Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Cette question est posée depuis vingt siècles et la réponse que lui apporte aujourd’hui notre société sécularisée est « oui, bien sûr ! » Le divorce s’est installé dans nos mœurs. En la posant à Jésus, les pharisiens veulent « le mettre dans l’embarras » : se rangera-t-il parmi les rigoristes ou parmi les libéraux ? Se montrera-t-il prisonnier de principes ou ouvert à des évolutions ?

Jésus ne se laisse pas enfermer dans cette logique simpliste. Ses interlocuteurs l’interrogent en termes de permis ou défendu, cherchant à tirer le maximum d’avantages pour agir à leur guise ; lui leur répond en termes de prescription et les renvoie au dessein initial de Dieu : « Au commencement du monde, quand Dieu créa l’humanité, il les fit homme et femme… L’homme s’attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu’un ». La permission provisoire de Moïse n’abolit pas la loi fondamentale du Créateur : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ». Ce faisant, Jésus révèle que le mariage n’est pas seulement une institution sociale livrée à l’arbitraire des hommes, mais une réalité si fondamentale qu’elle appartient au projet de Dieu sur l’homme. Entre l’homme et la femme, il y a identité de nature, égalité en dignité et unité foncière qui n’existent avec aucune autre créature : comme nous l’a raconté la première lecture, Adam ne trouve en aucun des animaux que Dieu lui présente « une aide qui lui corresponde ». Mais quand Dieu forme la femme – non pas à partir de la terre, comme il l’a fait pour Adam et pour les animaux, mais à partir de la chair même de l’homme – alors jaillit du cœur d’Adam un cri d’admiration et de reconnaissance : « Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ». Dernière des créatures de Dieu qui suivent une gradation ascendante, la femme en est le couronnement. Dieu la donne à l’homme non pour qu’il la domine, mais pour qu’il se donne à elle et réciproquement. C’est ensemble qu’ils croissent en humanité pour former cet être conjugal engendrant la vie et reflétant l’image de la Sainte Trinité. Ainsi, à l’origine, l’homme et la femme reçoivent en même temps que l’existence leur vocation à s’aimer et à s’unir, non comme une prescription extérieure, mais comme une exigence interne à leur nature humaine.

Si Jésus renvoie ainsi ses interlocuteurs à la création, c’est non seulement pour leur rappeler le vouloir initial de Dieu, mais aussi parce qu’il est venu dans le monde pour le recréer, pour sauver l’homme du naufrage du péché. Ce n’est pas par hasard qu’il prononce ces paroles sur le chemin qui le conduit à Jérusalem où il va souffrir sa passion : celui qui parle ici est le Christ allant livrer sa vie et non quelque moraliste en chambre ; il manifeste ainsi que le mariage – dont il n’ignore pas les difficultés – requiert la perte de sa vie par amour pour l’autre, la fidélité jusqu’au bout.

Une fidélité à la force du poignet ? Non. La scène lumineuse succédant immédiatement à cet enseignement, où Jésus est entouré d’enfants, les laisse venir à lui, les bénit et proclame que « le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent », cette scène nous livre le secret de cette fidélité : alors que les pharisiens discutent sur le renvoi de son conjoint, Jésus accueille les enfants que l’on veut éloigner de lui – car les enfants ne comptaient pas pour grand-chose dans la culture juive de l’époque – et attire ainsi l’attention sur la qualité essentielle de l’amour qui est d’accueillir l’autre tel qu’il est, surtout le plus petit, le plus fragile, le plus démuni. L’unité du couple s’épanouit dans l’accueil de l’enfant auquel il donne vie, et cet accueil inconditionnel ne peut qu’enrichir l’accueil mutuel des époux. Alors que « le cœur endurci » n’engendre que refus et répudiation, le cœur ouvert reconnaît son incapacité à se suffire à lui-même, il est disponible à l’autre dans sa différence, à l’Autre dont l’amour sans repentance rend possible la fidélité si difficile à l’homme. Ni partie de plaisir ni épreuve fatale, ni aventure éphémère ni voie de garage, le mariage est une vocation reçue de Dieu, un chemin de sainteté où l’homme et la femme, l’un avec l’autre et l’un par l’autre s’épanouissent en leur humanité et s’ouvrent à leur destinée divine.