« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 7 novembre 2021  |
Texte de l'évangile : Mc 12, 41-44

C’est ici le dernier épisode de la vie publique de Jésus, avant qu’il entre dans sa passion. Il est dans le temple dont il a chassé ses marchands pour le rendre à sa destination (Mc 11,15-19) ; et dans son enseignement, il y répond à ses adversaires qui le harcèlent. Ici, il met en garde contre le comportement ostentatoire des scribes qui « affectent de prier tout en dévorant le bien des veuves », comportement en vif contraste avec celui, précisément, d’une pauvre veuve qu’il est le seul à remarquer, alors même qu’elle accomplit un geste très banal en déposant discrètement deux piécettes dans le tronc de la salle du Trésor. Alors que ce geste paraît dérisoire par rapport aux grosses sommes qu’y mettent les riches, Jésus en discerne la portée et convoque ses disciples pour la leur expliquer de façon solennelle, puisqu’il commence par la formule d’autorité « amen, je vous le dis » (12,43).

Si Jésus met tout le poids de son autorité dans sa déclaration, c’est que le geste de la pauvre veuve est plus qu’un geste généreux, c’est un geste prophétique. Si les riches ont pris sur leur superflu, elle a pris sur son manque (12,44) ; en prenant sur son superflu, on ne perd pas sa substance vitale ; on donne, mais on reste préservé. Mais quand on n’a rien, aucune protection, qu’on est exposé aux atteintes de la vie, en donnant deux sous, on perd sa substance, on donne sa vie ; et ce don a une valeur infinie, dépasse largement le gros don des riches. Cette pauvre veuve de Jérusalem a fait ce que fit la veuve de Sarepta – dont la première lecture nous raconte l’histoire – en sacrifiant au prophète Élie sa dernière chance de survie, à elle et son fils, en lui donnant ses dernières provisions ; et ce geste de foi et de grande générosité a une fécondité au centuple puisque, dès lors, ses provisions de farine et d’huile ne s’épuisent plus.

Jésus est donc touché personnellement par le geste de la veuve du temple, parce qu’il y reconnaît ce qui est en train de lui arriver, ce qu’il va faire lui-même : cette femme qui donne tout ce qu’elle a, toute sa vie, le préfigure lui-même dans le don de sa propre vie. La haine et les complots rôdent autour de lui, il le sait ; plus rien ne l’en protège, puisqu’il parle ouvertement. Après avoir dispensé son enseignement, accompli ses miracles, il va donner sa vie, répandre sa substance, en donnant son corps et son sang dans l’eucharistie, puis en mourant par amour sur la croix. En outre, si la pauvre veuve a donné ses deux piécettes pour pourvoir au temple, à son culte, ses sacrifices, aux besoins de ses prêtres, Jésus donne sa vie pour ce nouveau temple qu’est l’Église. En effet, au chapitre suivant, il annonce la destruction du temple de pierres (13,2) : alors, inutile, le geste de la veuve ? Non, car par sa générosité sans calcul, elle participe à l’édification du nouveau temple.

Ce nouveau temple, c’est aussi le « sanctuaire véritable », dans lequel le Christ est entré une fois pour toutes par sa mort et sa résurrection, nous a dit l’Épître aux Hébreux. En s’offrant une seule fois en sacrifice pour la multitude, il a détruit pour toujours le péché et son salaire qui est la mort. En entrant dans ce sanctuaire céleste, il nous en fraie la voie et en ouvre la porte ; à nous de l’y suivre par le chemin qu’il a lui-même emprunté, en faisant de nos vies une offrande sans réserve à Dieu, offrande qui donne à nos existences une fécondité qu’aucune réussite humaine ne saurait leur conférer.