« Heureuse la mère qui t’a porté en elle ! »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 15 août 2021  |
Texte de l'évangile : Lc 11, 27-28

Cette scène de la Visitation suit immédiatement celle de l’Annonciation. Marie vient d’accepter de devenir la mère du Messie ; aussitôt, loin de s’enfermer dans le silence et l’adoration, elle court, portant Jésus en elle, chez sa cousine Élisabeth. Et elle qui avait été saluée avec respect par l’ange de Dieu, salue avec le même respect sa parente ; et la grâce qui avait investi sa maison de Nazareth remplit pareillement celle d’Élisabeth : la Visitation est le rejaillissement de l’Annonciation, comme si l’impact de la grâce, tel celui d’une pierre jetée dans l’eau, se propageait par ondes successives. L’entrée de Dieu dans notre monde provoque une marée rédemptrice qui, de proche en proche, va gagner toute l’humanité.

Comment se fait cette propagation ? De façon très simple. Marie va là où la nécessité l’appelle : sa vieille cousine va bientôt accoucher, elle a besoin d’aide, Marie se rend auprès d’elle. Et elle donne tout très simplement : sa présence, bien sûr, sa joie d’être enceinte elle aussi, son fils qu’elle porte en secret et aussi l’Esprit Saint dont elle est remplie. Et du coup cette visitation se transforme en une petite pentecôte ; l’onde de la joie gagne chacun : Jean-Baptiste qui bondit dans le sein de sa mère, Élisabeth qui bénit et prophétise, Marie qui chante son Magnificat. Pentecôte dans un contexte des plus prosaïques : Marie nous apprend que les actes très banals, quand ils sont imprégnés de la présence de Dieu et animés par l’amour, se chargent mystérieusement de sa grâce et la répandent par une sorte d’expansion vivante, de débordement contagieux.

Pour que notre quotidien soit imprégné de la présence du Sauveur, cela suppose l’éveil de notre foi. Or, ce qui fait la grandeur de Marie, ce n’est pas d’avoir accompli des prodiges – l’évangile ne nous en rapporte aucun – c’est d’avoir cru : c’est sa foi qui provoque sa maternité, la met en route vers sa cousine Élisabeth, la fera suivre son Fils, en fidèle disciple, sur les chemins de Palestine et jusqu’au Golgotha. Marie ne s’inquiète pas, ne s’agite pas, ne raisonne pas ; elle croit, parce que Dieu lui suffit, qu’elle le met au-dessus de tout et chante le renversement des valeurs que cela provoque : les orgueilleux sont confondus, les puissants renversés, les humbles exaltés, les affamés comblés de biens… Dans la foi, on grandit par abaissement, on agit par inutilité, on s’élève par humilité. Le Magnificat nous donne la règle de vie évangélique : s’oublier pour mettre Dieu au-dessus de tout. Dieu nous suffit-il ? Il nous faut si souvent Dieu et autre chose : l’admiration des autres, la sécurité, le succès, le bien-être… Et nous pensons que tout cela nous est dû. Marie nous invite à élargir notre cœur aux dimensions de Dieu et à découvrir que seul Dieu peut nous combler.

Marie a tellement mis Dieu au centre de sa vie qu’elle est devenue le centre de Dieu : « Le Puissant fit pour moi des merveilles », chante-t-elle. Quelle foi lui a-t-il fallu pour oser proclamer cela ! Et ce que Dieu fait pour Marie, il le fait pour chacun, surtout les plus petits, car l’humilité attire Dieu. C’est pourquoi l’Assomption de Marie n’a au fond rien d’étonnant : elle est en cohérence avec toute son existence ; elle a tellement mis Dieu au centre de sa vie que Dieu la met au centre de lui-même, l’associe corps et âme à sa gloire. Comment aurait-il pu ne pas remplir de sa gloire celle qui s’était tellement vidée d’elle-même et avait accueilli en son sein le Verbe fait chair ? Marie est de notre race ; elle nous précède là où nous sommes destinés à aller. Prêtons-nous à ce plein épanouissement de la vie éternelle déposée en germe à notre baptême et nourrie en chaque eucharistie !