« Il fait entendre les sourds et parler les muets »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 5 septembre 2021  |
Texte de l'évangile : Mc 7, 31-37

Retenons de cet épisode évangélique quelque chose que l’on n’a pas l’habitude d’y lire, un enseignement sur la prière. De fait, notre expérience première dans la prière, la relation à Dieu, c’est que nous sommes des sourds-muets spirituels : nous n’entendons pas Dieu et nous ne savons comment lui parler ; « nous ne savons que demander pour prier comme il faut » (Rm 8,26). Alors, pour apprendre à communiquer avec Dieu, il faut le demander à Dieu lui-même, comme l’entourage du sourd-muet demande à Jésus d’intervenir pour lui.

Et que fait Jésus ? « Il l’emmène à l’écart, loin de la foule », afin d’établir avec lui un contact personnel ; il se consacre à lui tout entier pour lui inspirer confiance, car les sourds-muets sont souvent méfiants, étant enfermés dans un monde sans dimension sonore. La première démarche, pour prier, c’est donc de se laisser emmener à l’écart par Jésus, être conduit au désert ou dans le secret de sa chambre, c’est-à-dire trouver les conditions d’une rencontre personnelle avec le Seigneur, loin de l’agitation extérieure pour trouver le calme intérieur, loin du bruit pour entrer dans le silence, et établir avec lui une relation de confiance et de vérité.

Puis Jésus touche avec délicatesse les organes malades du sourd-muet : ses oreilles avec ses doigts et sa langue avec sa salive. Il le rejoint là-même où il souffre, de façon quasi maternelle, en lui donnant quelque chose du plus profond de lui-même ; avant de rétablir la communication verbale avec le malade, il l’établit par le toucher et restaure ainsi avec lui un rapport de confiance aimante. De même dans la prière, il faut se laisser toucher par Jésus là où l’on souffre, là où l’on est infirme et indigent ; on va à Dieu par nos pauvretés et non par nos richesses.

Puis Jésus prie, « les yeux levés au ciel » et prononce ce simple mot : « Effata », mot qui a dû frapper l’évangéliste, puisqu’il le rapporte en araméen avant de le traduire en grec. « Ouvre-toi » : Jésus s’adresse au malade, car c’est l’homme tout entier que sa surdité et son mutisme enferment en lui. Jésus adresse le même appel aux sourds-muets spirituels que nous sommes : prier, ce n’est pas attendre, l’âme vague, que le temps passe et que la ferveur surgisse par hasard, c’est permettre à la Parole de Dieu de résonner en soi ; et tout l’être doit s’ouvrir et se mobiliser pour s’y rendre attentif. Ainsi, dans l’épisode des pèlerins d’Emmaüs s’opère une triple ouverture : Jésus leur ouvre le sens des Écritures le concernant (Lc 24,27), puis leurs yeux s’ouvrent et ils le reconnaissent (24,31), et enfin Jésus « ouvre leur esprit à l’intelligence des Écritures » (24,45).

L’on n’est muet que parce que l’on est sourd ; aussi Jésus commence-t-il par ouvrir les oreilles de l’infirme avant de délier sa langue. Ceci est vrai également au plan spirituel ; on ne sait pas parler à Dieu, car on ignore son langage ; c’est pourquoi faut-il commencer par l’écouter. Comme l’enfant apprend à parler sur les genoux de sa mère, ainsi doit-on apprendre de Dieu sa langue maternelle. Dans la psalmodie, colonne vertébrale de l’office divin, on parle à Dieu avec les mots mêmes de Dieu. Et quand, chaque matin, on ouvre l’office par cet appel « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche publiera ta louange », on manifeste que même la louange adressée à Dieu, on la reçoit de lui. Comme le sourd-muet qui se met alors à « parler correctement », la juste relation à Dieu rend capable de justes relations avec ses frères, inspire les mots qui établissent des liens de confiance et d’amitié : parole de bénédiction et de communion, prière inspirée par l’Esprit Saint qui prie en chacun par des gémissements ineffables. Nous découvrons alors que Dieu notre Père sait mieux que nous ce dont nous avons besoin, et suscite en nous le désir de Lui, car ce qu’il veut nous donner, le plus beau cadeau qu’il veut nous faire, c’est lui-même. Alors, notre prière se rassemblera dans ce cri d’admiration de la foule par lequel se conclut le récit : “Tout ce que fait Dieu est admirable !”