« Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 19 septembre 2021  |
Texte de l'évangile : Mc 9, 30-37

Cet épisode se situe au cours de la montée de Jésus vers Jérusalem. Chemin faisant, il instruit ses disciples sur sa destinée et, à trois reprises, il leur annonce sa passion et sa résurrection : il s’agit non d’une simple information, mais d’un enseignement capital sur sa mission. Ce passage nous fait entendre la seconde annonce ; elle est très simple, se décomposant en trois faits, l’un au présent – « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes » – et les deux autres au futur – « ils le tueront et il ressuscitera » – . Être livré aux mains des hommes, c’est l’état permanent du Fils de Dieu fait chair : en nous le donnant, Dieu le livre entre nos mains. Lui le tout-puissant, le créateur de toutes choses, le maître de l’univers, il s’offre à nous dans la petitesse, la vulnérabilité, le service. Que faisons-nous de lui ? L’accueillons-nous en nous laissant rejoindre dans notre propre faiblesse ? Le reconnaissons-nous comme notre unique Sauveur ? Apprenons-nous de lui à nous mettre aux pieds de nos frères ? Ou bien nous saisissons-nous de lui pour le mettre à notre service, pour nous jouer de lui et le faire mourir ?

Ses disciples sont si loin des perspectives de Jésus que, alors même qu’il leur annonce son destin douloureux, ils continuent de se disputer pour savoir lequel d’entre eux est le plus grand. Jésus se présente comme l’homme donné, livré, abandonné, et ils continuent de raisonner sur le mode de la rivalité et de l’ambition. Alors, selon son habitude, il les rejoint là où ils en sont et leur propose d’entrer dans son mystère en joignant le geste à la parole ; il place un enfant au centre de leur groupe, l’embrasse et le présente comme ce qu’il est lui-même : lui aussi, Jésus, va recevoir dans sa passion et sur la croix la dernière place que nul ne pourra lui ôter. Et il s’identifie au destin de l’enfant, ne comptant pour rien dans la culture de l’époque, au point de demander d’accueillir tout enfant comme lui-même. Car quel est le besoin premier de tout enfant venant au monde, sinon d’y être accueilli, et non pas rejeté ni éliminé comme un gêneur ? Jésus est cet enfant venu dans notre monde vieilli par le péché pour y apporter la nouveauté de sa vie, pour y introduire l’éternelle jeunesse de Dieu, pour y faire toutes choses nouvelles.

C’est ainsi que s’offre à nous le salut de Dieu. Car, à l’homme qui a peur de Lui, Dieu ne peut se présenter que désarmé ; il ne peut vaincre son orgueil que par son humilité ; il ne peut neutraliser sa violence que par sa douceur ; il ne peut le dissuader de ses ambitions qu’en prenant la dernière place ; il ne peut dissoudre son esprit de domination qu’en se faisant le serviteur de tous. Ce grand renversement de perspective, que ses disciples ont tant de mal à accepter, car ils attendent un messie prestigieux, victorieux, libérateur de l’occupant romain, Jésus le leur inculque patiemment tout au long de sa montée vers Jérusalem.

Il nous faut, nous aussi monter avec Jésus à Jérusalem et, comme l’enseigne saint Benoît, « l’on monte par l’humilité », et « qui s’abaisse sera élevé » (RB 7,5.1). Suivre Jésus dans sa montée à Jérusalem requiert de quitter les sentiers de la guerre, les chemins détournés de la convoitise et de la jalousie qui génèrent discordes et conflits, nous a dit saint Jacques dans la seconde lecture. Suivre Jésus dans sa montée à Jérusalem, c’est le rencontrer dans un enfant, un pauvre, un démuni. Le mystère de Dieu s’apprend dans la science de la croix qui dénonce l’inanité de nos ambitions, la vanité de nos succès mondains, nos rêves de réussites. Car une vie réussie selon Dieu, est une vie donnée, une vie d’amour sans frontière, une vie audacieusement accueillante à toutes les détresses et tous les besoins de notre prochain.