« Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 17 octobre 2021  |
Texte de l'évangile : Mc 10, 42-45

La question de l’exercice de l’autorité dans l’Église est au cœur des lectures de ce jour, comme elle l’est de l’actualité. Alors que Jésus vient d’annoncer sa passion et sa résurrection, deux de ses disciples – et non des moindres, puisqu’ils font partie de ceux que Jésus s’associe de plus près dans les grandes circonstances de sa vie – Jacques et Jean, donc, ont si mal compris le message de leur maître que, forts de sa prédilection pour eux, ils lui demandent d’occuper les places d’honneur dans son Royaume.

Jésus ne repousse pas leur ambition, mais la déplace : s’ils veulent être au plus près de lui, ils ne doivent pas chercher à s’élever au dessus des autres, mais prendre comme lui la dernière place ; s’ils veulent participer à la gloire de Jésus, ils doivent s’associer à sa passion, accepter d’être humiliés, de souffrir et de mourir avec lui. La passion est la seule part à laquelle puisse prétendre un disciple du Christ ; quant à la récompense, elle échappe à toute revendication : “Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder, leur répond Jésus, il y en a pour qui ces places sont préparées”. Autrement dit, être associé à la gloire de Dieu dans son Royaume ne se mérite ni ne se conquiert : c’est un don gratuit de Dieu auquel il s’agit de se disposer avec sa grâce, car rien en nous ne peut y prétendre naturellement. Et de fait, si Jésus a emmené avec lui Jacques et Jean sur la montagne de sa Transfiguration, c’est encore eux qu’il associe à sa prière d’agonie au jardin des oliviers ; mais en ces deux occasions, ils sont accablés de sommeil, encore incapables de participer à la souffrance comme à la gloire de leur maître.

À l’indignation faussement vertueuse que provoque chez les autres apôtres les prétentions de Jacques et Jean, Jésus répond en coupant court à toute jalousie qu’ils pourraient alors nourrir. Qui veut devenir premier dans son Royaume doit se faire non seulement le serviteur, mais l’esclave de tous, c’est-à-dire celui qui n’est ni maître ni libre de ses faits et gestes, celui qui dépend en tout de son Maître. Et ce Maître lui-même, Jésus, est venu non pour être servi, mais pour servir ; de plus il ne dit rien ni ne fait rien que ce que le Père lui donne de dire et faire.

Par là, Jésus instruit ses apôtres de la manière d’exercer l’autorité, aux antipodes de celle pratiquée dans le monde : les souverains de ce monde, les grands de nos sociétés, les gouvernants des peuples les oppriment et les abaissent pour rehausser leur propre grandeur ; ils se servent d’eux plus qu’ils ne les servent ; guidés par leurs ambitions, ils font peser sur eux leur pouvoir et s’y cramponnent coûte que coûte. Dans l’Église, il ne peut en être ainsi. Être proche de Jésus n’y confère aucun pouvoir pour abuser des autres. L’autorité y est un service pour aider, soutenir et promouvoir les autres ; loin de s’exercer par la violence porteuse de mort, elle doit susciter la vie. Elle se modèle sur la manière dont Jésus s’est fait le bon pasteur de ses brebis, les conduisant, les instruisant, les soignant avec amour. Et ce service le mène – à l’instar du Serviteur d’Isaïe – à “faire de sa vie un sacrifice d’expiation” (Is 53,10), c’est-à-dire à mourir pour libérer des péchés que lui-même n’a jamais commis, de tout ce qui assujettit à la mort, de tout ce qui livre au pouvoir des démons.

Comment comprendre cela ? Seul l’amour peut engager à se sacrifier pour l’autre, à offrir sa vie pour lui ; tout grand amour implique la mort. Du coup, cette mort n’est pas un échec, n’est pas stérile, n’est pas l’anéantissement de la vie ; cette mort est féconde et ouvre les portes de la vie éternelle : “À cause de ses souffrances, le serviteur verra la lumière, il sera comblé, il justifiera les multitudes” (53,11). Voilà ce que signifie exercer l’autorité dans l’Église : prions pour ceux et celles qui en sont investis, afin qu’ils se conforment à l’unique modèle, Jésus, et que son Esprit Saint leur donne lumière et force pour y persévérer même dans ce qu’elle a d’éprouvant et de crucifiant.