« Rabbouni, que je retrouve la vue »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 24 octobre 2021  |
Texte de l'évangile : Mc 10, 46b-52

Dans l’épisode précédent ce passage, lu dimanche dernier, alors que Jésus, pour la troisième fois, a annoncé à ses disciples son destin douloureux, sa passion, sa mort et sa résurrection, ceux-ci en sont encore à se disputer les premières places dans son Royaume ; mais Jésus leur enseigne que, dans son Royaume, les valeurs du monde sont renversées : « celui qui veut y être le premier sera l’esclave de tous » (Mc 10,44).

Et voilà que se présente à lui un mendiant aveugle, le suppliant de le prendre en pitié, en appelant à lui non comme au roi d’Israël, selon le rêve des apôtres, mais à « Jésus, fils de David », au messie plein d’humanité et de compassion envers les pauvres.

Alors que la foule tente de l’écarter, Jésus s’arrête, le fait appeler et lui parle de personne à personne : pour Jésus cet homme en détresse a plus d’importance que toute la foule qui l’accompagne. Aussitôt appelé, l’homme jette son manteau, bondit et court vers Jésus : déjà il commence à guérir, à quitter ses pauvres sécurités, à sortir de sa situation de mendiant assis au bord de la route, à espérer que Jésus va changer quelque chose dans sa vie. Mais celui-ci n’est pas un magicien opérant des tours de passe-passe : ce qu’il veut, chaque fois qu’un infirme l’implore, c’est établir avec lui une relation personnelle et l’éveiller à son désir profond. Et c’est pourquoi l’évangéliste a pris soin de d’indiquer son nom, Bartimée : Jésus et lui sont deux personnes qui se rencontrent. En lui demandant « Que veux-tu que je fasse pour toi ? », Jésus en appelle à sa responsabilité, à sa volonté. Est-il installé dans son infirmité ? Qu’est-ce qu’il attend de Jésus ? Quel est son but ? En effet, on peut s’installer même dans sa maladie, en raison des bénéfices secondaires qu’elle procure ; on peut appréhender de guérir, car cela fait basculer dans une situation inconnue où il faudra se prendre en charge.

Par sa question, Jésus en appelle aux ressources vitales de l’infirme et à sa volonté de vivre. Se sentant reconnu, pris au sérieux, traité comme une personne digne qu’on lui adresse la parole, Bartimée nomme alors Jésus « Rabbouni », c’est-à-dire « mon Maître », comme le fera Marie-Madeleine en reconnaissant Jésus ressuscité (Jn 20,16) ; ce ‘mon’ manifeste la relation de confiance, d’amitié déjà établie entre eux, et celle-ci est plus précieuse encore que la guérison.

À la demande claire de l’infirme – « que je voie » répond une parole tout aussi claire de Jésus : « Va, ta foi t’a sauvé ». Autrement dit, ce n’est pas tant Jésus qui a opéré le miracle, que l’aveugle qui, par sa foi, a été non seulement guéri, mais aussi sauvé ; la guérison n’est que la manifestation extérieure du salut ; quand Jésus guérit les corps, c’est toujours pour sauver les personnes, les arracher à l’emprise du mal, tant le mal subi que le mal commis. Et dans ce ‘va’, il y a comme un envoi de Jésus sur la route de la vie ; il le dira pareillement à d’autres infirmes guéris ou pécheurs pardonnés : « Va, ne reste plus prisonnier de ta situation malheureuse ».

Alors Bartimée se met à suivre Jésus, les yeux ouverts, le cœur converti, reconnaissant en lui son unique Sauveur et pouvant marcher avec lui sur la route qui le mène au calvaire ; tout de suite après cet épisode, en effet, commence le récit de la passion. Alors que les apôtres n’ont rien compris aux annonces de celle-ci et sont restés aveugles, Bartimée voit non seulement avec ses yeux de chair, mais aussi avec les yeux du cœur. Il peut suivre Jésus dans sa descente au fond des ténèbres de la souffrance et de la mort, sans être de nouveau aveuglé, découvrir dans sa souffrance la vie donnée par amour, dans la défaite de la croix le triomphe sur le Mal, dans la tombe la victoire de la vie.