"Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu"
Homélie de
le 11 octobre 2020  |
Texte de l'évangile : Mt 22,15-21

« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » : de l’évangile, c’est l’un des versets les plus connus, passé dans la sagesse commune. On y lit volontiers ce qui trace la frontière entre le politique et le religieux, entre l’État et l’Église, entre les réalités terrestres et les réalités spirituelles.

Pourtant le contexte de cette parole de Jésus oriente dans une autre direction. Les pharisiens qui l’interrogent ne cherchent pas à résoudre un problème de morale politique, mais à piéger Jésus : « ils se concertèrent pour voir comment prendre en faute Jésus en le faisant parler ». Et ils lui adressent cette étonnante confession : « Tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu ». Le véritable enjeu de cet échange est donc la vérité. Or au lieu de se mettre à son école, ,les pharisiens tentent de la prendre en défaut, car eux-mêmes ne vivent pas dans la vérité et donc ne la supportent pas. Enfermés dans la casuistique du permis et du défendu, par laquelle ils manipulent la loi de vérité pour l’adapter à leurs déviances, ils essaient d’amener Jésus sur leur terrain afin de le confondre et ainsi de se conforter…

Mais Jésus ne s’y trompe pas : « Hypocrites, pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? » Derrière leur question, il saisit leur intention. Et sa réponse, d’une intelligence suprême dans sa simplicité, les renvoie à la vérité : si la pièce de monnaie est à l’effigie de César, qu’elle retourne à César, mais ce qui est à Dieu doit revenir à Dieu. Or, qu’est-ce qui est à Dieu ? « Le monde est à moi et son contenu » (Ps 49,12). Tout appartient donc à Dieu, y compris César. Cette réponse de Jésus, par conséquent, loin de soustraire à Dieu un domaine qui ne lui reviendrait pas, invite l’homme à tout lui donner : « Offre à Dieu un sacrifice d’action de grâces » (49,14). Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est entrer dans une relation vraie avec lui, c’est épouser le mouvement d’action de grâce de Jésus lui-même, la dynamique du don qui est au cœur de l’alliance entre Dieu et les hommes. Jésus nous apprend à nous donner à Dieu puisque nous lui appartenons et que nous sommes faits pour sa gloire. Dans le contexte de l’Alliance, il n’y a plus le tien et le mien, ce qui est de l’homme et ce qui est de Dieu, car “tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu” (1 Co 3,21.23).

Telle est la vérité de la situation de l’homme devant Dieu. Il n’a pas à vivre comme si Dieu s’était retiré dans son ciel et le laissait se débrouiller tout seul sur la terre, mais dans une référence constante au Créateur, dans un dialogue d’amour et un échange de dons. Car là où Dieu est relégué, oublié, nié, l’homme se déshumanise et disparaît ; là où Dieu est reconnu, aimé, adoré, l’homme grandit et s’épanouit. Ils ne sont pas concurrents, mais coopérateurs (1 Co 3,9) dans l’œuvre de la grâce. Penser le contraire constitue le noyau du péché originel et la tentation de toujours : l’homme “pense devoir mettre Dieu de côté pour avoir de la place pour lui-même… Dieu doit donc disparaître, car nous voulons être autonomes, indépendants… Mais là où Dieu disparaît, l’homme ne devient pas plus grand ; il perd au contraire sa dignité divine, il perd la splendeur de Dieu sur son visage… Ce n’est que si Dieu est grand que l’homme est également grand” (Benoît XVI, homélie du 15 août 2005).

Dans ces conditions, l’adage “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu” ne peut plus se comprendre comme une séparation des domaines de Dieu et de l’homme, ainsi que s’en est expliqué le Concile Vatican II : « Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime… Mais si, par “autonomie du temporel”, on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu et que l’homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s’évanouit » (Constitution Gaudium et spes, n° 36, § 2 & 3).