« Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la »
Homélie de Père Etienne Ricaud osb
le 26 septembre 2021  |
Texte de l'évangile : Mc 9, 38-43.45.47-48

« Si ta main t’entraîne au péché, coupe-la… Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le… Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le » : ces paroles sont dures, tranchantes – c’est le cas de le dire – , mais pour bien les comprendre, il faut les entendre jusqu’au bout : « Il vaut mieux entrer manchot, estropié et borgne dans la vie éternelle que d’être jeté avec ses deux mains, ses deux pieds et ses deux yeux dans la géhenne ». C’est donc la vie et non la mort que nous propose ici Jésus. Or, la vie n’est jamais reçue ou donnée qu’à travers la mort ; pas de résurrection sans passage par la mort ; le surcroît de la vie éternelle se reçoit dans le renoncement aux richesses de ce monde.

Si Jésus peut nous demander de renoncer à certains biens naturels, c’est parce qu’il nous propose les biens surnaturels. Si nos mains se referment pour accaparer et thésauriser – comme le condamne si vigoureusement saint Jacques dans son épître -, alors il vaut mieux les couper ; mais si elles se joignent pour prier et s’ouvrent pour donner, alors elles sont déjà des mains de vie éternelle. Si nos pieds servent à écraser, alors il vaut mieux les couper ; mais s’ils courent sur les chemins de l’évangile (RB, prol. 21-22), s’ils emboîtent le pas à l’ordre donné (5,8), alors ils sont déjà des pieds de vie éternelle. Si nos yeux convoitent, alors il vaut mieux les arracher ; mais s’ils sont la lampe du corps (Mt 6,22), s’ils sont le regard d’un cœur pur, alors ils verront Dieu. Et nous reconnaissons en ces trois membres les trois besoins élémentaires de la nature humaine : la main, symbole de l’avoir, le pied, symbole du pouvoir, l’œil, symbole du savoir. Pauvreté, obéissance et chasteté n’abolissent pas ces trois besoins mais les accomplissent en les plaçant sous la mouvance de l’Esprit-Saint, à l’exemple du Seigneur Jésus qui n’a rien par lui-même (Jn 5,26), qui ne fait rien de lui-même (5,19), qui ne sait rien que ce que lui dit le Père (16,14). Si les religieux en font des vœux, les laïcs ne sont pas dispensés d’en pratiquer l’esprit dans les conditions de leur état de vie.

Et ce n’est pas seulement à l’usage déréglé de ces trois fonctions que renonce le moine : possession personnelle, liberté personnelle, amour conjugal sont de vrais biens ; il ne quitte pas ces biens pour les quitter, mais pour mieux aller à la rencontre de l’autre bien ; ces avantages deviennent pour lui désavantages « au prix du gain suréminent qu’est la connaissance du Christ Jésus » (Ph 3,7-9). Ses vœux, loin de le ligoter, le libèrent et creusent en lui des perméabilités plus profondes à l’égard du Seigneur Jésus, sa plus haute vie. Car Jésus nous demande non seulement de renoncer à l’usage mauvais de nos facultés naturelles, mais aussi et surtout de les lui consacrer ; cette consécration confère aux actions les plus ordinaires le centuple de leur valeur, parce qu’en tout, que l’on mange, boive ou dorme, on se meut dans les choses mêmes de Dieu, on accomplit des gestes consacrés à l’honneur du Très-Haut, sa vie entière devient une liturgie.

Allons plus profondément encore : si pauvreté, obéissance et chasteté introduisent à la vie bienheureuse, c’est qu’ils sont une expression créée du mystère de Dieu. Il faut se laisser instruire par les merveilleux échanges de la pauvreté divine où le Père n’a rien et donne tout ce qu’il est, où le Verbe et l’Esprit reçoivent tout du Père, où leur être même est de donner et de recevoir : le mystère de Dieu est un mystère de pauvreté. C’est aussi un mystère d’obéissance, car l’obéissance est la libération de l’amour, le témoignage de l’amour, le service de l’amour ; de l’obéissance, Jésus a peu parlé, mais il l’a pratiquée, afin que ses disciples découvrent dans ses actes ce que c’est qu’obéir par amour ; et ses actes d’obéissance ont une mesure divine, puisqu’ils sont l’expression de sa communion permanente avec le Père. Enfin, il faut également remonter jusqu’à Dieu pour comprendre la chasteté ; c’est aux cœurs purs qu’est donnée la béatitude de voir Dieu ; seul le parfaitement pur voit Dieu parfaitement : être pur, c’est être en Dieu, et être en Dieu, c’est le voir ; c’est s’oublier soi-même dans un regard qui reflue vers l’infini ; Dieu est notre source et nous sommes, par ce regard sur Lui, vivifiés en Lui.

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus l’avait si bien compris que tout ce qu’elle faisait, même ramasser une épingle, elle le faisait par amour de Dieu : « Jésus ne demande pas de grandes actions mais seulement l’abandon et la reconnaissance… La sainteté n’est pas dans telle ou telle pratique, elle consiste en une disposition du cœur qui nous rend humbles et petits entre les bras de Dieu ». Sainte Thérèse nous apprend à atteindre le sublime de l’amour à travers l’infime du verre d’eau donné à cause de Jésus, du quotidien donné au goutte à goutte.