"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même"
Homélie de
le 25 octobre 2020  |
Texte de l'évangile : Mt 22, 34-40

« Dans la loi, quel est le grand commandement ? » Autrement dit, qu’est-ce qui résume tout ? Par quoi commencer et par quoi finir ? Question primordiale pour la vie d’un croyant, préoccupation légitime pour aller à l’essentiel, question déjà posée et déjà résolue dans l’Ancien Testament :

– ainsi, chez le prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur exige de toi : rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6,8) ;

– ou encore chez le prophète Osée : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes » (Os 6,6) ;

– ou de façon plus lapidaire dans le Deutéronome : « Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction, choisis donc la vie » (Dt 30,19).

Ainsi donc, pour qui veut saisir le cœur de la foi, les résumés ne manquent pas ; si l’on en repère la clé de voûte, alors on sait comment organiser sa vie croyant.

Si l’on interroge maintenant le Nouveau Testament, on obtient aussi une grande diversité de réponses :

– pour Lc 12,31, c’est : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et tout le reste suivra » ;

– chez saint Matthieu, c’est la ‘règle d’or’ : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faite-le vous-mêmes pour eux » (Mt 7,12) ;

– ou encore : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48) ; « Soyez miséricordieux » (Lc 6,36) ;

– pour saint Paul, le premier commandement, c’est « honore ton père et ta mère » (Ép 6,2) ;

– et la synthèse de tout : « Celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi… Tous les préceptes se résument en cette formule : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’ » (Rm13,8-9) ;

– pour saint Pierre, enfin : « Devenez saints dans toute votre conduite » (1 P 1,15) .

Ces réponses diverses ne se contredisent pas mais manifestent que, dans l’Écriture, tout se tient : il suffit de saisir un fil, et tout le reste vient.

Preuve en est que, à la question du scribe « quel est le grand commandement ? », Jésus répond en en citant deux, l’un prescrivant l’amour de Dieu (Dt 6,5) et l’autre, l’amour du prochain (Lv 19,18). L’amour n’est donc ni univoque ni exclusif. En rapprochant ici un commandement du Deutéronome et un autre du Lévitique, Jésus enseigne qu’il ne suffit pas d’aimer Dieu, il faut aussi aimer tout homme ; les deux sont aussi importants, l’un refluant sur l’autre, l’un requérant un engagement aussi absolu que l’autre. Aussi saint Jean déclare-t-il que prétendre aimer Dieu sans aimer son frère, c’est être un menteur. « Nous avons une preuve de contrôle, c’est d’aimer chaque homme, c’est d’aimer le Christ, c’est d’aimer Dieu dans chaque homme, sans préférence, sans catégories, sans exception » (Madeleine Delbrêl, La joie de croire [Paris, 1967], pp. 71s).

Du coup, ce résumé de la loi dans ce double commandement de l’amour, loin d’exonérer de l’observance des autres commandements, la postule. Saint Benoît a bien compris cela, en plaçant en tête du ch. 4 de sa Règle, qui énonce une longue liste de bonnes œuvres à accomplir, ce double commandement de l’amour ; tout ce qui suit ne fait que monnayer concrètement cet amour. Car aimer n’est pas du sentiment, « c’est du travail et du travail à la journée » (Rainer Maria Rilke). Aimer, ce n’est pas faire ce que je sens, ce qui me plaît, ce qui m’émeut ; aimer, c’est m’engager corps et âme dans le don de moi-même, en des actes et des renoncements qui rebutent parfois ma spontanéité, mais qui servent le bonheur de l’autre.

En rassemblant toute la loi dans ce double commandement, Jésus, loin de l’émousser, ne fait que l’aiguiser, en accroître les exigences. Tout autre précepte doit être interprété à partir de l’amour et sous l’unique norme de l’amour. La priorité de l’amour ne relativise pas le reste, elle lui donne son sens, sa valeur, sa saveur. Et souvenons-nous, avec Madeleine Delbrêl, que « sans prier, nous ne pourrons pas aimer. C’est dans la prière, et dans la prière seulement, que le Christ se révélera à nous dans ‘chacun’ par une foi sans cesse plus aiguë et plus clairvoyante » (ibid.). C’est pourquoi nous avons demandé dans l’oraison d’ouverture : « Dieu éternel et tout-puissant, augmente en nous la foi, l’espérance et la charité… Fais-nous aimer ce que tu commandes ».